Ernest La Jeunesse

Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains (Perrin)

Mercure de juin 1896 page 441

Comme on le comprend, ce compte rendu est le dernier de ce numéro.

Pour terminer cet article, je donne reçu à M. Ernest Lajeunesse(1) (quel beau nom !) de son livre intitulé : Les Nuits, Les Ennuis et les Âmes de nos plus notoires Contemporains, mais je ne puis que l’en remercier et le passer à qui de droit, n’ayant pas qualité pour faire la critique d’une œuvre de critique. Je suis pourtant heureuse de savoir que M. Lajeunesse me trouve dédicatoirement une âme à facettes. Merci, mon Dieu ! Si mon âme n’est pas grande, elle est tout de même à facettes et je vais boire dedans !

  1. Rachilde écrit Lajeunesse en un seul mot, ce qui est le nom officiel d’Ernest Léon Lajeunesse-Caën, 1874-1917, mort à 43 ans), écrivain, caricaturiste et critique littéraire. Cette erreur qui n'en est pas vraiment une sera continuée dans le prochain compte rendu mais pas dans le troisième.

L’Holocauste (Fasquelle)

Mercure de décembre 1898 pages 749-750

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De l’amour à bouche que veux-tu ! Une œuvre naturiste, avec en plus le naturisme beaucoup d’esprit et du meilleur. (J’entends par naturisme la fréquence des interjections : Joie ! Chère ! Oh ! Pain ! Âme ! Blé ! Ciel bleu ! Mon ange ! Ma vie !) Il y a donc selon la mode des tas d’interjections tendres. Un Monsieur d’un tempérament qui semble ardent, ma foi, détourne de ses devoirs une jeune personne prête à l’adultère… puisqu’elle est mariée. On est heureux et ensuite le mari vous prend la jeune personne par les cheveux, histoire de lui faire essuyer la trace de ses faux pas. Ça finit mal. Est-ce le jeune héros, tendrement épris d’interjections, qui est l’Holocauste, est-ce la dame, est-ce le mari ? Je ne sais pas, mais l’histoire est intéressante, attachante comme glu à de certains passages, et elle est bellement écrite. Une œuvre d’amour ne peut guère s’écrire autrement pour des tas de raison. Ernest Lajeunesse possède cette suprême qualité de l’écrivain, qui est de se faire illusion sur ce qu’il écrit, au point de se transposer lui-même perpétuellement. On le croit fat, il se fait bon, et se moquant toujours des femmes il se déclare, en une seule qu’il a aimée peut-être, leur très humble adorateur. Enfin, je n’ai pas à m’occuper de ce que dit l’auteur dans la vie ordinaire. Je trouve que dans ses livres il se déforme, ou mieux se forme d’une façon charmante. Seulement, il est naturiste, et je crains que ce ne lui arrive qu’à cause de la mode. Il sera, j’espère, à lui tout seul toute la jeunesse de cette époque ondoyante mais point diverse, inventant l’amour et le pain. J’excuse l’auteur de l’Holocauste pour cette fois : son pain ayant quelque goût de délicate brioche !

L’Inimitable (Fasquelle)

Mercure de mai 1899, pages 462-464

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C’est probablement l’histoire de ce que voudrait être l’auteur : le héros de tous les petits malheurs qui assaillent, à ses débuts parisiens, le jeune homme sentimental. Les petits malheurs font généralement les grands criminels. Tel qui perd son chat, au commencement de son existence combative, devient plus cruel pour ses ennemis de ce qu’il n’a pu pleurer convenablement une simple bête aimée. Les sentimentaux, dont les sentiments font toujours la boule de neige, sont plus âpres au remords que pas un et quand, par hasard, ils ont la vie dure, l’esprit éveillé, bien aigu, la facilité de concevoir avec limpidité, rapidité, ce que d’autres ne voient pas du tout, ils se transforment en bourreaux et se torturent eux-mêmes jusqu’aux pires héroïsmes. Je crois que ce déambulant André Léglise qui rencontre tant de femmes sur son chemin pour mieux demeurer vierge n’est pas un très mauvais garçon, mais il est dangereux parce qu’il est humble, par accès. Je me défie des gens modestes en dedans. Ils font payer ça très cher au public dès qu’ils le peuvent. La connaissance exacte de son impuissance (on peut être très fort vis-à-vis des voisins et rester très en dessous de l’étiage qu’on s’est fixé) rend de vilains services et embourbe le cœur. Les vrais orgueilleux qui ne voient rien, n’entendent rien, ne comprennent rien en dehors d’eux sont de grands naïfs, stupides ou géniaux, ils possèdent une sérénité d’âme qui leur permet la bonté, cette variété de l’indifférence. André Léglise n’est pas bon. Il n’est point indifférent non plus. Il vit, il vibre avec l’intensité de tous les sentimentaux actifs, ses pareils. Il prend sa part et complique. Quand il passe dans une famille, il dramatise les coins d’ombre en agitant d’une certaine façon l’abat-jour de la lampe honnête. Il trouble les petites filles en s’assurant de leur pureté. Souvent se fait rouler par des demi-grues pour le plaisir d’étaler une profonde naïveté qu’il ne peut pas avoir… (cependant c’est si doux de se croire capable d’un enthousiasme ordinaire). Il tente, pour être amoureux, heureux, victorieux, tout ce qui est le possible. Mais le possible ne satisfait guère, ce n’est que la vie du monde dans les rues, et à sa recherche on se fait écraser par les voitures ou on a faim. Il y a deux femmes dignes… d’un meilleur sort avec lesquelles il gravit le calvaire montmartrois du journalisme : Grace et Maud Lyslyssange, qui sont curieuses en ce qu’elles ont de sincère, pas grand-chose à la vérité ; pour faire plus détaillé et plus original, l’auteur dédaigne de bien beaux réalismes, beaux pour cela seul qu’ils sont d’usage courant. Ernest La Jeunesse est un romantique moderne. Il porte une canne en verrouil[1] et les plumes de son chapeau vert et pointu (turlututu !) traînent dans la boue. Cela importe peu. Il est romantique malgré lui. Il aime, il pleure, il chante d’une voix fausse et finit par sangloter pour de bon une fois rentré chez lui, le feu de la rampe complètement éteint. Il se prend au sérieux et le lendemain, tenaillé par des remords nouveaux, il ne se pardonne plus d’avoir été sa dupe. La Bianca Lupicelli, femme fatidique, est bien la preuve de son romantisme, preuve non désagréable, du reste. Au résumé, l’Inimitable est un roman comme une boutique de bric à brac peut être certainement le temple de l’art. Il y a toute la ferraille et tous les vieux parchemins désirables et les pantalons de tulle des danseuses apportent, modernement, comme il convient, en passant par l’autre friperie naturaliste, la note claire… Ce qui n’est pas clair, c’est la note personnelle de l’auteur… mais j’ai idée que, débarrassée du gargouillis enfantin qui la rend tour à tour trop perçante ou trop rauque, elle pourrait devenir l’ut de poitrine de ces temps confus : la note même de toute la jeunesse d’une époque. Je remercie l’auteur de l’offre généreuse de son pauvre chat. Il n’a pas tort de croire que j’aime les monstres au point de m’attendrir sur une bête folle dont la société est responsable, puisqu’en la perdant au coin d’une borne elle la force à devenir enragée. Je suis toujours pour la bête enragée contre la bourgeoisie. Seulement, moi bourgeoise à mes heures, afin d’éviter la rage, peut-être bien que j’étranglerais mon chat au lieu de le laisser perdre : étrangler est le meilleur moyen de supprimer la souffrance, hélas !

  1. « canne en verrouil ». Rachilde a pu entendre cette expression et semble l’avoir mal comprise. Il ne s’agit pas d’un matériau (le verrouil) mais d’une posture. Le mot semble dévolu à un unique emploi : « porter son épée en verrouil », c’est-à-dire horizontalement. Par analogie le mot est acceptable pour une canne. Une question à la fédération française d’escrime est restée sans réponse. Ils ne doivent pas savoir mais en même temps nous ne sommes pas à jour de cotisation.